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Suzanne Benzaquen
Mon grand-père en Amazonie
Interview sur Rafio Judaica Lyon par Catherine Elmalek
Interview par le CCME
(Conseil de la Communauté marocaine à l'étranger)

 








 

 

 

 

 

CHRONIQUES AMAZONIENNES 3

Enfin je partais pour Iquitos, cette ville qui hantait mon esprit depuis très longtemps, peut être même avant que je sache son nom. Et quand j'ai commencé à me documenter, je me suis rendu compte que cette ville n'était pas seulement mythique pour moi. Elle avait fait fantasmer des milliers, des millions de gens.
Pour commencer, le Paradis dont parle la Bible serait situé là, dans une frange de l'Amazone. En voyant les richesses de ce bout du monde, l'abondance de la faune, de la flore, la générosité de cette nature, on ne peut en douter.



Iquitos est peut-être aussi Hispaniola, le lieu mythique où se trouvaient les mines d'or du roi Salomon, l'Ophir de la Bible d'où les bateaux ont rapporté l'or dont a été recouvert le Temple de Jérusalem.
À l'époque des conquêtes européennes, Sir Walter Raleigh (en 1564) a recherché Manoa, la cité d'or dont les indigènes parlaient et le mythique El Dorado, un roi recouvert d'huile et de poussière d'or par ses sujets. En fait, cette légende est issu d'une coutume des Indiens Chibcha qui une fois par an, recouvraient leur chef de poudre d'or.



Au fait, pourquoi le fleuve Amazone porte-t-il ce nom ? Jusqu'en 1542, on l'appelait Marañon. Ce sont les soldats de Orellana, le premier européen à naviguer sur ce fleuve, qui rencontrant des femmes guerrières les auraient identifiés à la légende grecque des Amazones, et lui auraient donné ce nom d'Amazone.
L'histoire se continue : la région d'Iquitos, territoire des indiens Ikitus, où une petite mission (appelée ici reductione) s'était installée, va connaître un destin extraordinaire au moment du boom du caoutchouc.


photo © Centre d'Etudes Théologiques d'Iquitos

Le cao otchu, littéralement bois qui pleure, était connu depuis toujours par les indiens qui l'utilisaient pour l'étanchéité de leurs canots. Il n'intéressait personne jusqu'à l'essor de l'automobile. Charles Goodyear ayant mis au point le processus de vulcanisation à partir du latex pour réaliser un caoutchouc fort et élastique pouvant résister aux températures élevées - l'idéal pour les pneus, la demande de caoutchouc va exploser et entraîner une émigration importante. Le commerce va se développer de façon intensive tout au long du fleuve Amazone.



La petite ville jusque là composée de huttes indiennes, faites de bambou et couvertes de palmes, va grandir très rapidement pour devenir une ville active, internationale et cosmopolite. Les "barons" du caoutchouc vont se faire bâtir de belles maisons de type européen avec grands patios, des tuiles bleues vernissées, des azuléjos d'Espagne et du Portugal et du marbre d'Italie. L'hôtel Palace construit en 1908 était le plus beau de toute l'Amérique du Sud. Des Casas de Commercio ont poussé dans toute la ville, particulièrement sur la rue Prospero et le long du fleuve Marañon aménagé pour devenir une belle passegiata.



Ces colons devenus immensément riches importaient des vins fins français, du champagne, des tissus anglais, des technologies américaines, etc. Iquitos devient une des villes les plus fortunées du Brésil avec tramways électrique et grand cinéma-théâtre, l'Alhambra, où ont été projetés les premiers films grâce à une machine à lampe carbide dernier cri venue d'Europe.


photo © Centre d'Etudes Théologiques d'Iquitos

Toutes ces marchandises arrivaient du monde entier par Belem de Para, le port d'entrée au Brésil, puis remontaient l'imposant fleuve Amazone pendant des dizaines de jours de navigation sur les premiers bateaux à vapeur. Un des barons du caouchouc a même commandé à Paris une maison à Gustave Eiffel. La Casa de Fierro, bâtie en 1900, est toujours là (plus en très bon état). Il ne l'a d'ailleurs jamais habité, les armatures de fer retenant trop la chaleur.
Les autres belles maisons sont devenus des supermarchés (comme la Casa Cohen) ou des hôtels comme la Casa Morey où nous sommes installés. On peut ciiter aussi une des plus emblématiques, la Casa Fitzcaraldo, du nom du fameux Fitzcarald, un cauchero dont la vie a été mise en scène par Werner Herzog avec un Klaus Kinsky impressionnant et la belle Claudia Cardinale.



D'autres grandes demeures démesurées aux murs couverts d'azulejos sont encore visibles au coin des rues : la casa Morana, et même un temple franc maçon délirant.

Iquitos est alors peuplée de commerçants, de financiers, de businessmen ayant fait fortune : elle connaît sa Belle Époque, mais pas pour les Indiens dont beaucoup seront esclavagisés. Pas tous heureusement, car dans la forêt profonde et junglesque, il leur a été difficile d'aller les chercher. Néanmoins les historiens parlent de dizaines de milliers de morts dus au travail épuisant et aux maladies importées (comme la variole) qui ont décimé les populations).
À notre guide Jordan, descendant d'Inca, j'avais demandé son sentiment quant à ces envahisseurs venus d'Europe qui ont détruit leurs peuples et leur culture, il m'a répondu : "That history, on n'y peut rien". Plutôt que ressasser du ressentiment, il préfère se consacrer à faire reconnaître et respecter leur riche culture. Peut être les Indiens d'ici pensent-ils autrement ? Je n'en sais rien et je comprends que l'histoire, c'est-à-dire la cupidité des hommes tout au long de la tragique épopée humaine, n'a pas épargné les indigènes (et c'est pas fini). Combien de massacres encore à venir ?


photo © Centre d'Etudes Théologiques d'Iquitos

Les richesses potentielles de l'Amazone ont entraîné un flux migratoire important de Brésiliens, mais aussi de gens de beaucoup plus loin...
De Tétouan, de Tanger et de Rabat, une tête de pont avait été constituée par les premiers arrivants juifs marocains qui ont sans doute fait savoir à leurs familles et amis que les perspectives de faire du commerce et de gagner de l'argent étaient excellentes.
La vie étant particulièrement difficile au Maroc à cette époque, mon grand-père, probablement avec quelques compagnons, a décidé de tenter l'aventure.
Parti à pied de Rabat pour Tanger, il a dû embarquer à bord d'un bateau de marchandises reliant Tanger à Bélem de Para, le port d'arrivée au Brésil.


photo © Centre d'Etudes Théologiques d'Iquitos

Arrivés à Belem, mon grand-père et ses amis ont dû être accueillis par les premiers émigrants, une communauté implantée depuis une quinzaine d'années, qui disposait depuis 1889 d'une synagogue où était célébré le rite juif marocain.
Les nouveaux arrivants devaient apprendre la langue et à commercer le long du fleuve. Leur travail consistait surtout à recueillir le latex récolté par les Indiens et à le troquer contre diverses marchandises. Pour cela, accompagné de rameurs, à bord de barques faisant office de boutique et de logement, ils se déplaçaient dans les méandres du fleuve Amazone de village en village pour troquer leurs tissus, leurs couvertures et toutes sortes d'objets manufacturés contre le latex.


photo © Centre d'Etudes Théologiques d'Iquitos

Mon grand-père a dû rendre visite à ces magnifiques indiens à plumes, qui, vivant dans un paradis terrestre, passaient plus de temps à se faire beaux et dans leurs relations sociales qu'à la chasse. Leurs plumes multicolores constituaient un langage à la fois symbolique, mystique et esthétique. J'imagine sa surprise lors de ses rencontres avec ces cultures dont il ignorait tout.

 

Une fois ses stocks de marchandises épuisés, il revenait à Belem des mois plus tard, devait vendre le latex au meilleur prix, rembourser les marchandises et engranger les bénéfices.
Comme la concurrence devait déjà être rude, probablement allait-il toujours plus loin sur le fleuve : après Bélem, sans doute a-t-il visité la ville de Santarem, face à laquelle se profile une magnifique ligne de partage des eaux entre le boueux fleuve Amazone et les eaux turquoises du Rio Tapajos. Il a dû aussi passer plusieurs fois à Manaus, une autre ville champignon devenue riche grâce au caoutchouc.
Combien de voyages, d'aventures a-t-il vécu avant de parvenir à s'installer à Iquitos, et devenir propriétaire de ce grand magasin rempli à ras bord de marchandises, achetant aussi (c'est écrit sur la façade) des "Produits du pays à des prix très avantageux, Importation, exportation".



On le voit, sur cette photo, tiré à quatre épingles, moustache soignée, superbe chemise à rayures noires sur fond blanc, belle cravate, pantalon large et chic.
Mon frère Jacky qui l'a connu me racontait qu'il était grand et mince, très soigné, Panama sur la tête, un homme respecté qui se promenait avec une canne à pommeau. Plutôt cool, tranquille, mais pas très causeur...
Dommage !
Autour de lui, dans cette photo, pas moins de dix personnes. Qui sont-elles ? Des amis, des employés, des passants, de la famille ? Difficile à dire...
Un jeune Indien (pieds-nus), qui semble être là par hasard, un homme Panama à la main, deux adultes, dont un qui présente son chien, un enfant bien habillé, un autre homme pieds nus, visage foncé, un indien aussi probablement, peut-être un employé.
De l'autre côté de la porte, un autre enfant, un vieil homme barbu avec un bébé dans les bras et un homme à la pipe.... et à l'autre fenêtre, un personnage féminin énigmatique dont le visage est flou...
Qui était-elle ? Sa position debout à l'intérieur du magasin, son bras posé symétriquement à celui du grand-père, elle fait aussi un peu propriétaire, femme du patron...
Ma mère m'avait raconté que c'était probablement sa femme de là-bas. On chuchotait que mon grand-père aurait pu engendrer une deuxième famille et que j'aurais peut-être des cousins au Pérou...
Je les ai peut-être trouvés, mais je cherche ici à Iquitos une preuve déterminante.
En 1911, avec l'apogée du caoutchouc, la ville comprend 15 000 habitants parmi lesquels de nombreux Chinois, Brésiliens, Espagnols, des Italiens, des Portugais mais aussi quelques Nord-Américains, Allemands, Français, et 40 juifs marocains.

Mais le prix du caoutchouc va fortement baisser au milieu des années 1910-1920, avec d'une part, l'épuisement des ressources en matières premières, et d'autre part, les anglais ayant chipé des graines de cet hévéa particulier, vont créer de grandes exploitations en Malaisie, plus faciles à gérer.
Les commerçants commencent à déserter la ville et l'économie s'effondre. Je suppose que c'est à cette époque, vers 1921, que mon grand-père a décider de retourner au Maroc retrouver sa femme et son fils qui l'ont attendu pendant vingt ans. Il aurait donc probablement laisser sa femme de là-bas et son fils Ruben à Rioja, une ville où il se serait installé avant de rentrer au Maroc via Manaus en 1921 (un document en fait foi).
Sa deuxième femme et son enfant auraient par la suite émigré comme beaucoup à la grande ville de Lima alors en pleine expansion.



Aujourd'hui, Iquitos est une ville de près de 400 000 habitants, vivant de sa riche agriculture, de sa pêche incroyable et assez récemment, du tourisme vert. Elle est loin d'être riche et luxueuse, mais a gardé son étonnante impression de ville du bout du monde, au cœur de cette Amazonie poumon de la planète, à laquelle aucune route ne mène. On y accède de nos jours par avion depuis Lima où, comme depuis des siècles, par bateau à rame, par bateau à vapeur ou par les bateaux modernes d'aujourd'hui qui transportent toujours des marchandises venues du monde entier. Dans cette ville, la moto est reine, les innombrables taxis sont des trois roues, et les voitures assez rares. La circulation des motokars est hyper dense et bruyante. Ces taxis vous amènent partout pour quelques soles, la monnaie péruvienne.



Pour retrouver les traces de mon grand-père, nous les avons empruntés pour sillonner la ville, pour visiter les musées ou pour aller dans la jungle (la selva).
Ma première mission est de retrouver, s'il existe encore, le bâtiment où mon grand-père avait son Baratillo. La ville ne comptant en 1912 que 15 000 habitant, le centre ville devait se résumer à quelques rues autour de la Plaza de Armas, la place principale bâtie autour d'une imposante et jolie église bâtie elle aussi par les barons du caoutchouc, très majoritairement catholiques. Ils avaient fait venir d'Europe neuf énormes ventilateurs de plafond pour mettre à l'aise les fidèles (ils ont été remplacés par des plus petits et beaucoup moins beaux).



Nous voilà donc dès notre arrivée en milieu d'après-midi occupés à sillonner toutes les rues, prenant moult photos de façades ressemblantes à celle de La photo. Dure épreuve car il semble que ce type d'architecture à portes et fenêtres arrondies étaient à la mode à l'époque. Plusieurs fois mon cœur a bondi, mais en regardant de plus près les détails de structure (moulures en plâtre, fenêtres en fer, etc.), je déchantais. Au bout de la soirée, on a abandonné un peu déçus. Peut-être le bâtiment a-t-il été rasé et un immeuble moderne construit dessus comme cela a dû être souvent le cas ?
On revient à notre génial hôtel ayant gardé la grandiloquence et l'excentricité de l'époque : entrée immense à haut plafond, salon démesuré avec un immense miroir datant sûrement de la riche période, grandes fenêtres donnant sur le Marañon Putacalpa, un bras de l'Amazone (qui en a des milliers), salle à manger et escaliers imposants. Dans notre chambre à haut plafond, on pourrait en mettre en Europe trois ou quatre. Belle salle de bain à l'ancienne avec un très beau carrelage au sol, lit king size, et superbe fenetre donnant sur la nature luxuriante et le fleuve (au prix d'un deux ou trois étoiles en France).

Le lendemain, nouvelles recherches inabouties. Nous décidons de visiter le musée d'Iquitos en attendant le rendez-vous que j'avais demandé à Alejandra Schindler, (toujours sur les conseils de Ariel), responsable à la CETA, le centre d'études théologique de l'Amazonie dirigé par le Padre Joaquim.
En regardant le plan pour s'y rendre, nous empruntons la rue de l'hôtel qui mène au musée. A trois pâtés de là, une nouvelle façade attire notre regard. Mon regard se fige, mes poils s'hérissent. C'est ELLE ! Nous la regardons de plus près : l'épaisseur des fenêtres avec la porte au milieu, les arrondis qui portent des espèces de rayons (comme un soleil), le haut du bâtiment, le trottoir (aujourd'hui décati avec un arbre au milieu). Sur la fenêtre de gauche face à nous, le soleil a été modifié, les rayons sont plus nombreux, mais en le regardant de plus près, on voit bien les rajouts très grossièrement faits... Et preuve ultime, quand je prends l'appareil photo de Danielle et que je cadre le bâtiment, je VOIS le Baratillo que depuis des années j'ai dans l'œil.

A suivre....

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