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Mon grand-père en Amazonie
Interview sur Rafio Judaica Lyon par Catherine Elmalek
Interview par le CCME
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CHRONIQUES AMAZONIENNES 5

 

Avant notre départ d'Iquitos, nous ne pouvions manquer de visiter le musée des bateaux, juste en face de notre hôtel. Il m'avait semblé intéressant et je pensais qu'il pourrait répondre à mes questions quant à la navigation sur l'Amazone au temps de mon grand-père. J'avais déjà fait des recherches au Musée de la Marine de Lisbonne car la plupart des bateaux pour le Brésil partaient de ce port, mais sans résultat. C'était un musée couvrant toute l'histoire de la marine portugaise et il y avait peu de choses sur la période qui m'intéressait. J'avais photographié quelques bateaux à voile, les premiers assurant la liaison Lisbonne - Belem de Para, le port d'entrée du Brésil, mais à partir du début du vingtième siècle, c'est la marine à vapeur qui dominait. J'avais lu qu'il y avait une escale à Tanger pour les bateaux venant de Lisbonne en direction du Brésil, aussi j'ai pensé que probablement mon grand-père était sans doute parti de Tanger.

C'est le bateau : l'Ayapua, un navire qui a connu une première vie comme bateau chargé du transport du caoutchouc qui, maintenant à quai dans l'ancien port d'Iquitos, est devenu un musée. Je ne pouvais rêver mieux, et sa visite s'est révélée pour moi particulièrement instructive. Toute l'épopée du caoutchouc est présente par des photos et des documents de grande valeur historique. Il y a deux vitreines qui m'ont partculièrement captivé, celles qui montrent des bolas de caoutchouc natif et le couteau très particulier qui permettait de saigner l'hévéa. On récoltait la sève, le lait de l'arbre dans une coupe placée à son pied.
J'ai arpenté ce navire où très probablement mon grand-père a voyagé car l'Ayapua assurait la circulation sur le fleuve pendant plusieurs dizaine d'années. Nous avons visité la salle à manger ainsi que les cabines réservées au capitaine et aux voyageurs fortunés alors que sur le pont supérieur, chacun accrochait son hamac (dans les bateaux actuels, ça se fait toujours comme ça). Beaucoup de photos sont exposées sur lesquelles on voit les entrepôts de latex, les familles des barons du caoutchouc, et les travailleurs de ce qui a été une industrie florissante.

Le mobilier, les luminaires, les objets sont mis en scène de façon qu'on s'y croie. Il y a même des scénettes genre Musee Grévin où on voit les explorateurs dans leur tenue complète avec appareils photos et casque colonial.
Cette visite m'aurait évité des heures et de heures de recherches sur Internet et dans des musées de la Marine comme ceux d'Amsterdam ou de Lisbonne.

En sortant, un peu plus loin sur le marecon, on avait repéré un Musée des Cultures Indigènes. Comme nous allions nous promener sur l'Amazone, j'avais envie d'en savoir un peu plus sur les "nativos", les Indiens de la forêt amazonienne.
J'avais déjà lu des articles sur les cultures et les langues de ces Indiens à plumes vivant au cœur de la forêt en harmonie totale avec leur environnement - c'est ce respect de la nature que nous tentons aujourd'hui de retrouver.
En interaction avec les animaux, les plantes, les rivières et les lacs, ils ont crée des cultures originales, chaque tribu ayant se propres particularités, participant ainsi à la diversité de la vie.

Vivant dans une sorte de paradis terrestre, ils passaient plus de temps à deviser ou dans les cérémonies religieuses qu'à la chasse. On aurait beaucoup à apprendre du raffinement de leurs relations sociales.
Leur art des plumes est remarquable. La moindre parure ou chapeau de plumes avait un sens précis. Elle désignait la tribu, leur place au sein du groupe, et portait des significations mystiques sur leur mode de communication avec l'au-delà.
Les plumes étaient choisies soigneusement. C'était souvent des plumes de perroquets ou de ces magnifiques oiseaux de couleurs qui peuplaient la forêt.

Ils fabriquaient aussi des instruments de musique, à vent, comme les innombrables variétés de flûte ou à percussions (des tambours pour chaque type de cérémonie). De très grands tambours qui portaient sur plusieurs kilomètes leur servaient à communiquer.
Dans tout le bassin de l'Amazone, les tribus étaient généralement semi-nomades. Loin d'être figéees, leurs cultures étaient créatrices et évolutives.

J'ai particulièrement admiré les coiffes de plumes toutes plus belles les unes que les autres et la musique que distillait un petit magnétophone que j'ai mis un moment à découvrir.

On ne pouvait pas non plus quitter Iquitos sans faire un tour sur l'Amazone que jusque là nous n'avions vu que de loin. Nous avons consulté une agence (citée par le routard) qui dispose d'un restaurant-bar sur le Marecon Tarapaca, la promenade des iquiténiens et des touristes. Nous avons sympathisé avec Eltsing, un de leurs guides parlant français, et il s'est révélé être un gars super. On a eu de la chance, l'agence, voyant notre sympathie mutuelle, l'a envoyé pour nous guider toute une journée dans divers lieux. Cette balade a été pour nous, c'est le cas de le dire extra-ordinaire.

Pour commencer, déplacement en motokar jusqu'à l'impressionnant marché de Belem où les paysans, pêcheurs, éleveurs, cueilleurs des alentours viennent vendre leurs productions. Un enchevêtrement d'étalages avec des produits totalement inconnus de nous : des légumes aux formes et aux textures bizarres, des pommes de terre incroyables (il existe ici trois mille variétés différentes). Le Pérou est le pays de la pomme de terre, du quinoa, du maïs (aux graines très grosses) de la banane, du riz, etc. C'est un grand pays agricole.

Un peu plus loin, des centaines de poissons étonnants, frais ou séchés, roulés en boule, à dents acérés (les fameux piranhas), ou énormes, gris et gras. On y vend aussi des tortues, des caïmans (ça se mange), des larves de je ne sais quels insectes qui se dégustent accompagnés de sauces vertes (on n'a pas goûté), des serpents, des animaux bizarres et d'innombrables poulets aplatis. J'ai appris que le poulet est leur viande principale car ils n'ont ni bœuf, ni mouton mais quelques variétés de cochons. Leur nourriture est surtout à base de poissons très variés, péchés dans le fleuve ou ses affluents. Ils mangent des soupes en entrée, puis toutes sortes de plats élaborés. La cuisine péruvienne est réputée pour être une des meilleures d'Amérique latine.

Ils fabriquent sur place un genre de yaourt et toutes sortes de préparations culinaires dans leurs marmites bouillonnantes. Les gens mangent en travaillant, les enfants s'ébattent autour des étals, certains les tiennent en attendant leurs parents.
Ce marché est hallucinant, bien sûr très loin d'être aux normes européennes, mais les gens ici sont bien nourris comme l'ont toujours été les indiens vivant au sein de leur luxuriante et généreuse nature. Beaucoup de boutiques aussi sont des sortes de pharmacies proposant toutes un tas de produits pour traiter les maladies : des herbes, des plantes, des écorces d'arbres, des champignons, des lianes hallucinogènes comme l'ayuhuasca qui soignent la tête, tous médicaments connus depuis des millénaires.
On a vu aussi des groupes de femmes roulant en direct des cigarettes de divers calibres avec du tabac très noir.

De ce qu'on a pu voir, la circulation sur l'Amazone n'est pas énorme, sauf tout près des ports où là, on est frappés par les embouteillages compliqués de barques se mouvant dans tous les sens. Elles sont appelées "pèque-pèque", du nom du bruit du moteur à deux temps dont elles sont pourvues à l'arrière. Un long tube avec au bout une petite hélice se balade dans tous les sens sur l'eau et en dehors pour faire avancer la barque ou virer de bord.

On s'arrête au village des papillons, une zone protégée où vivent des dizaines d'espèces différentes de papillons. Ils sont très beaux, mais la nature est tellement dense qu'il est difficile de les prendre en photo.
Un peu plus loin, un genre de zoo avec un tigre énorme, un tapir, des léopards. D'autres cages contiennent des capucins, les singes paraît-ils les plus intelligents de tous. Ça fait un peu de peine de voir nos "cousins" enfermés de cette façon.

Retour sur le fleuve. La promenade est très agréable, mais devient vite monotone et prête à la rêverie. Soudain le guide nous secoue en nous montrant les fameux dauphins roses. Leur queue est d'un rose fuscia étonnant, mais on ne voit pas grand chose : un dos, un aileron, un museau, une forme ronde avec les eaux vibrantes autour. Ils apparaissent et disparaissent pour se montrer un peu plus loin. Le conducteur du bateau a une technique pour les attirer : il coupe son moteur et siffle doucement. Ça ne marche pas à tous les coups, mais il semble qu'ils se montrent un peu plus. Une légende indienne les fait craindre : ils prendraient une forme humaine la nuit et enlèveraient les jeunes filles.

Après un bon moment de cache-cache avec ces mammifères sympathiques, nous reprenons la route du retour avec des étoiles dans les yeux. J'ai l'impression d'être saturé d'images et de sons, mais nous avons été tellement fascinés par l'Amazone que nous  avons eu envie d'aller plus loin, plus au cœur de la selva (la jungle amazonienne). Nous en parlons avec Elsting qui nous conseille une agence.
Mais en attendant, arrivés au port, nous prenons un bruyant motokar pour l'hôtel.
Je n'ai que quelques instants de repos car je dois me préparer pour la synagogue. Je file vite car il est tard. L'assistant de Jorge Abramovich m'a reconnu. Il était devant la porte pour accueillir les fidèles. Déjà, l'entrée de la synagogue est étonnante. On doit monter un escalier raide avec des lettres hébraïques à chaque niveau, puis franchir un long couloir, puis re-escaliers, mais ceux-là descendent. D'en haut, on a une vue plongeante sur une table avec nappe blanche, livres de prière et plats couverts de napperons blancs, lui faisant face, des chaises en plastique bleues. C'est sans doute la syna la moins riche que je connaisse, mais elle a un charme décalé avec son mur de briques apparentes peintes en blanc, ses étoiles de David lumineuses et clignotantes et sa petite armoire contenant les Tables de la Loi, le Sepher Torah.

Les fidèles sont là, une trentaine de tous âges, hommes et femmes non séparées. Ils semblent avoir des origines très différentes : type espagnol, péruvien, visages très blancs ou très basanés. La prière commence. Je suis intimidé.
Le rituel des prières est probablement le même partout, mais je suis frappé par les mélodies, notamment le Lekha Dodi, une prière d'entrée dans le Chabat, qui est exactement celle que j'ai toujours connue, le rite ici est de toute évidence sépharade. Les juifs du Maroc ont plus qu'imprégné les chants de cette synagogue du bout du monde. Des différences pourtant (très sympathiques) : à la fin de l'office, tout le monde se lève et range les chaises en plastiques l'une sur l'autre et les repousse contre le mur. Une ronde se fait, chacun tenant son voisin par les épaules, on se balance et on chante un chant que je reconnais. C'est émouvant et convivial.

À la fin de la cérémonie, je vais saluer Jorge Abramovich que je croyais être le rabbin de cette synagogue. Il me présente un de ses amis parlant anglais et nous entamons une petite discussion où j'apprends qu'il n'y a pas de rabbin ici, mais qu'ils se débrouillent avec ceux qui savent le mieux lire, les plus lettrés en hébreu, pour célébrer toutes les fêtes juives. J'apprends aussi qu'il reste moins d'une cinquantaine de juifs à Iquitos, mais il y a encore des jeunes ados (ils étaient là) qui préparent leur bar-mitsva. Bien sûr, la vie n'est plus aussi agréable et riche qu'avant, beaucoup sont partis en Israël, mais eux mènent une vie tranquille et aiment leur ville.
Je les quitte. Avant mon départ, je reviendrai saluer Jorge.

Le lendemain, grand départ pour la Selva. Nous avons réservé un séjour de deux jours et une nuit au beau milieu de la jungle amazonienne. On doit dormir dans ce qu'ils appellent un lodge. Et là, ça a été un dépaysement total, complet, impressionnant...

Un peu inquiets quand même : la jungle, les moustiques qui percent les vêtements, etc. On nous avait conseillé de nous vacciner contre la fièvre jaune, contre le tétanos, d'acheter des médicaments (de la malarone) et deux vaporisateurs d'Insect Ecran (le meilleur paraît-il), etc. On nous avait tellement bassiné que je le regrette presque de n'avoir pas été piqué une seule fois...
L'agence nous récupère à l'hôtel où nous avons laissé presque tous nos bagages (c'était obligé). On nous réunit dans l'hôtel d'où partent les expéditions. On nous présente notre groupe (nous sommes sept, un bon chiffre) parmi lequel un homme sympathique qui parle bien le français (il est argentin mais vit à Paris) va s'avérer notre meilleur compagnon de voyage.

Le guide qui va nous accompagner nous présente le programme : balades dans la jungle, sorties en canoës de nuit (brr), réveil à cinq heures pour voir le jour se lever et écouter les bruits de la forêt, visite au village des Yaguas, une tribu de nativos, etc.
Nous voilà partis couverts de gilets de sauvetage orange vif (je suppose que c'est pour nous repérer de loin en cas de naufrage) direction le port (si on peut appeler port ce bord fangeux du fleuve). Près de l'eau, on circule sur des ponts de planches grossièrement posées sur la boue. Je fais bien attention de ne pas glisser pour monter sur notre embarcation qui tangue (ça a l'air de se renverser facilement). Notre barque à moteur s'extrait difficilement d'un groupe très dense et remuant d'autres bateaux et la navigation sur le fleuve commence. Je ne l'avais pas bien regardée, mais notre barque est munie d'un moteur puissant. Il pleuviote, les vagues créés par la vitesse à laquelle nous fendons les flots nous mouillent un peu beaucoup, mais notre allure s'accélère et le capitaine baisse les plastiques pour nous protéger de toute cette eau provenant du ciel ou du fleuve.

Premier arrêt dans une sorte de petit zoo où on est accueillis par les singes les plus affectueux du monde. On les appelle les "laineux" car leur pelage doux et soyeux ressemblent à une laine très fine. Ils nous sautent dessus, jouent avec nos cheveux, se balancent sur nos bras. Danielle s'est fait un copain qui ne la lâche plus, s'installe sur ses épaules et semble très intéressé par sa barrette qu'il veut peut-être lui piquer. Mais ils ne s'accrochent pas ; si on les détache, ils partent vaquer à d'autres occupations.

On voit plus loin des animaux encagés : un magnifique léopard, des anacondas (voir la photo de Danielle avec ce gigantesque serpent autour du cou), des tortues préhistoriques, des toucans très beaux et colorés (dont un à pincé les fesses de Danielle). Mais ce sont les paresseux qui vont le plus nous charmer. Ce sont des animaux étonnants aux gestes très lents, pas pressés, très amoureux. Il y avait un couple enchevêtré dont on sentait la tendresse. Ils se déplaçaient lentement tout en restant collés l'un à l'autre.

Ils ont des têtes très sympathiques de bande dessinée. J'ai demandé au guide comment ils faisaient pour se défendre en étant aussi lents. Il m'a expliqué qu'ils s'allongeaient sur le dos et se défendaient avec leurs imposantes griffes acérées. On ne les embêtait pas trop...

On revient dans la barque direction le lodge. Encore une heure de navigation sur l'Amazone puis on change de barque pour monter sur une autre à fond très plat afin de traverser un bras très serré et peu profond du fleuve qui permet de rejoindre un autre méandre sur lequel le lodge est situé.
On arrive enfin et on débarque. On remonte les berges sur des planches de bois pour arriver à un long ponton sur des pilotis assez hauts. Le fleuve est bas en cette saison, mais à d'autres, les pilotis sont totalement justifiés.

On arrive dans une grande case. Ici, tout est fait avec des matériaux naturels : tables en bois, chaises en osier, couverture des toits en feuilles de bananier séchées. L'accueil est aimable. Les gens ici sont doux, causant tranquillement, les gestes mesurés. Il y a un grand tambour qui va servir à nous appeler pour les sorties. On nous fait l'historique de cette ecological lodge, créé par une ONG destinée à faire connaître la nature. On nous donne les clés de nos très sommaires cases. Complètement ouvertes sur la nature, les murs sont des moustiquaires doublés de rideaux fins. Un simple lit, pas d'électricité, mais quand même des toilettes avec douche et cabinet. C'est spartiate, mais on est plongé dans la nature d'où toutes sortes de caquétements, de craquements, de chants d'oiseaux et de cris bizarres, etc., nous parviennent. Bon, il fait jour, mais de nuit cela doit être assez impressionnant pour les citadins niçois que nous sommes.

Du sac j'extraie mon iPad. Je l'avais chargé à bloc pour pouvoir continuer mon récit. Il paraît que dans la case principale, il y a quand même des prises pour recharger nos appareils de dix-huit à vingt heures.
Le tambour résonne (on est dans Tarzan, roi de la Jungle), il faut aller déjeuner.
Une table longue avec quelques plats préparés et des fruits nous attendent. Le buffet est sommaire : un plat tomate concombre, les habituelles tagliatelles végétales et un plat préparé, poisson ou poulet, accompagnés de riz blanc (très bon), puis bananes et mangue. On peut acheter du coca, des jus de fruits ou de l'Inca Cola, leur Coca citronné. On mange avec appétit en discutant avec nos compagnons de voyage. Juan, l'Argentin, est vraiment intéressant. Docteur es sciences économiques, ancien de chez PSA, c'est un homme hyper cultivé, qui a beaucoup voyagé et qui, depuis sa retraite, parcourt le monde, visitant les plus beaux sites archéologiques ou géographiques. Il a une vision du monde singulière, juge de tout, très critique mais avec beaucoup d'humour. Sheila, une infirmière australienne hyperactive, super équipée. Elle sort de son sac à dos tout ce qu'il fait pour survivre n'importe où : la casquette à lumière frontale, le châle contre les moustiques, toutes sortes de médications, à boire et à manger. C'est une grande voyageuse, elle a parcouru le monde, elle est dynamique, dansante, vive et partante pour toutes les aventures, mais elle parle un peu trop vite l'anglais pour moi.
On découvre les lieux, on fait des photos, c'est très beau toutes ces variétés de vert, cette nature incroyablement luxuriante, débordante. Il y a de la vie sous la moindre écorce, sur les arbres, les lianes, les feuilles, le sol est couvert de fourmis affairées transportant des petits bouts de feuilles vertes, un ballet de petites taches vert clair se baladant sous nos pas (on fait attention où on marche). Tout concourt à l'organisation, à la perpétuation des espèces, à la diversité, à la complémentarité.

Notre guide Alex est particulièrement compétent, il connaît tous les arbres, les plantes, les champignons, nous explique leurs utilités ou leurs vertus médicinales. Ils nous montre des arbres immenses aux troncs bizarres, des genres de palmier aux feuilles énormes, des arbres à pointes (pour se défendre de certaines bestioles aquatiques pendant la montée des eaux), et d'autres qui sont couverts de grosses protubérances en forme de crâne qui sourit. Il y a aussi des branches tombées des arbres qui ressemblent à des phallus avec gland.

On est au milieu de nulle part. Il ne faudrait pas qu'il nous abandonne là. Il y a des serpents arboricoles qu'il nous montre en nous disant qu'ils sont particulièrement vénéneux (ils ne sont pas loin du tout). Il faut faire très attention où on pose les pieds et les mains. Il y a même des fourmis dangereuses qui piquent et brûlent très fort (las hormigas de fuego)... On n'est pas très rassurés, mais la promenade continue. Il nous montre un arbre, qui comme les serpents, change de peau tous les quatre mois, et plein d'autres choses... La vue du camp de base est agréable à nos yeux.

Après dîner, re-jungle, mais de nuit sur une toute petite barque qui prend un peu l'eau.
La nuit sur l'eau est impressionnante. La forêt est très bruyante, plus que dans la journée. Ça vole un peu partout, on ne sait pas trop quoi, il y a plein de lucioles dans l'eau, dans l'air. On entend des croassements de grenouille, des bruits de craquement, d'eau qui clapote (d'après le guide, il n'y a pas de caïmans dans ce lac, ouf !), l'eau est souvent complètement recouverte de petites plantes vertes sur lesquelles des oiseaux gambadent.

Alex nous montre des grenouilles très vertes et presque microscopiques (de deux millimètres max) qui y vivent dedans.

La plus belle chose qu'on ait vu, ce sont de gigantesque nénuphars de presque un mètre de diamètre qui s'étendent, dégageant des surfaces complètement planes et nettes. Elles dégagent toutes les autres plantes et vivent groupées (on en a vu une dizaine presque collées les unes aux autres).

On retourne dans notre case, dans le noir total. Heureusement, il nous ont prêté des torches électriques. On se met au lit (les draps sont un peu humides) environné de sons du jungle concert. Comme on est épuisés, on s'endort (nuit agitée quand même). Le réveil de mon iPhone résonne à cinq heures. On rejoint le guide. Là, le groupe est très restreint : on est quatre avec le guide et un jeune et sympa espagnol ayant étudié à Nancy et parlant français. C'est lui qui va être le deuxième rameur.

On part pour le même petit lac. Le jour se lève lentement, on est dans une brume violette. Dans la forêt, les bruits ne sont plus les mêmes, tout est calme, une certaine sérénité émane des chants des oiseaux, comme si un nouveau monde naissait. On baigne dans une splendeur presque mystique. Encore un peu endormi, bercé par la barque qui file sur une eau d'huile, j'ai l'impression d'être dans un songe. Je me sens serein, bienveillant. Il y a bien plus d'oiseaux dans le ciel encore pâle, ils nous effleurent parfois.
Notre guide nous raconte d'une voix monocorde des choses que je n'écoute plus. Je me laisse aller à ma rêverie, mais la lumière revient vite, les couleurs changent : le vert vif réapparaît. On voit plein de gros oiseaux perchés sur les arbres, puis des singes qui gambadent de branche en branche. L'environnement sonore a encore changé, ça se densifie, il y a des sons qui se répètent indéfiniment, comme si l'oiseau n'arrêtait pas d'appeler. Je pense à un mot de Boris Cyrulnik qui dit que les sons qu'émettent les animaux sont des appels, des manifestations qu'ils existent : "je suis là, je suis là", disent-ils tous. C'est ainsi qu'ils se reconnaissent, se répondent. Il y a chez les humains aussi au cœur de leur être la même volonté de se faire reconnaître. On entend chez chacun ce "je suis là, j'existe, aimez-moi, je suis aimable, j'ai besoin qu'on m'aime". J'ai lu aussi que chez les mêmes espèces d'oiseaux, il y a des accents. Selon le lieu où ils habitent, si le chant est le même, il y a des différences de tonalité. Ils se reconnaissent comme habitant la même région. Chez l'homme, c'est la langue qui se modifie. Dès que des groupes s'éloignent, ils créent progressivement un autre dialecte, inventent d'autres mots, puis d'autres langues. On le voit bien ici en Amazonie où, si le milieu est à peu près le même, il y a des dizaines de langues différentes.

Le jour est complètement levé quand nous revenons au lodge. Le reste du groupe nous attend pour le petit déjeuner et nous sommes contents de nous jeter sur des boissons chaudes : thé au maté, herba luisa, mantequila, anis...
Le guide nous annonce que nous allons rendre visite à une tribu de nativos qui ont choisi de vivre en gardant leurs rites, leur mode de vie et leur langue. Ils sont protégés, mais forcément participent un peu de notre "civilisation". Nous embarquons et changeons plusieurs fois de bras du fleuve. On ne voit plus de bateaux à moteurs et presque plus de barques.

Arrivés à un petit ponton, nous descendons et nous marchons un moment dans la jungle avant d'arriver à un village et d'être accueillis dans une grande case par un groupe de Yaguas habillés de jupes de palme et porteurs de couronnes de plumes. Ils sont souriants et nous accueillent par des expressions de bienvenue. Notre guide nous apprend qu'ils font la plus grande partie de leurs activités dans cette grande case commune avec autour des plus petites pour les unités familiales. Leurs groupes varient de quelques dizaines à trois cent. Les clans sont patrilinéaires et pratiquent l'exogamie (on doit à Claude Lévy-Strauss des recherches très approfondies sur ces sujets). Ils ont une grande tradition chamanique et fabriquent des drogues pour la transe mystique. Ils vivent surtout de la chasse qu'ils pratiquent encore grâce à leurs longues sarbacanes. C'est silencieux, ça n'effraie pas les animaux autour et c'est très efficace. Leurs fines fléchettes sont trempées dans diverses drogues, pas forcément du curare. Leur histoire a basculé à l'arrivée des colons et des prêtres. On a tenté de les esclavagiser, mais ils ne se sont pas laissés faire. Ils ont fui vers d'autres lieux plus enfoncés dans la jungle, mais ont été décimé par les maladies qu'ils ne connaissaient pas.
Autour de la case, des poulets et des chiens en liberté (ils ne pratiquent pas d'élevage semble-t-il). Aujourd'hui, pour les touristes, il y a de petits stands où ils vendent les produits qu'ils fabriquent.

Ils ont chanté puis fait une petite danse autour du pilier central où ils nous ont entraînés. On se sent un peu ridicules, mais bon, on joue le jeu. Sheila, l'australienne de notre groupe semble y prendre vraiment du plaisir. Après, on a eu droit à une démonstration de sarbacane, ils nous ont montré comment faire et on a tous essayé. Ils se marraient en se foutant de notre maladresse. Après avoir achetés quelques objets, nous les quittons sous leurs adieux sympathiques (je ne me rappelle plus le mot qu'ils répétaient et qu'en retour, on leur disait). Ils on été vraiment souriants et chaleureux.

Retour au lodge pour déjeuner tardif. Après un petit speech de notre guide qui lui reste là, on refait nos sacs et, épuisés de sensations, nous reprenons la barque pour le retour à la "civilisation". On retrouve avec plaisir notre belle chambre d'hôtel, une bonne douche chaude et la wi-fi.
Et je dois reprendre mes investigations, car il me reste pas mal de pistes...

A suivre...

Première Chronique
Deuxième Chronique
Troisième Chronique
Quatrième Chronique

Cinquième Chronique
Sixième Chronique