Eric Andréatta : L’envers
du sacré
Etape de La Route du Baroque Nisso-Ligure, mise en place par le Conseil
Général des Alpes-Maritimes, qui permet de découvrir les édifices baroques
remarquables du département, la Chapelle de la Miséricorde de Vallauris,
bâtie en 1664 par une confrérie de Pénitents noirs abrite un imposant
retable baroque, classé monument historique.
Depuis quelques années, la Chapelle est proposée à des artistes intéressés
à créer un dialogue avec le lieu.
Eric Andréatta a relevé le défi en investissant la chapelle.
A l’équivalence des églises romanes où les portes d’entrée sont petites
et basses, où il faut baisser la tête pour entrer, l’artiste a mis
en place un sas. Ce passage est étudié pour « remettre les neurones
en marche », pas ceux de la passivité avec laquelle nous recevons
habituellement les images, mais ceux de l’étonnement et du questionnement.
Dans le noir, deux écrans vidéos ont été installés au-dessus de deux
chaises identiques, l’une est entière, l’autre détruite. Les deux
vidéos montrent le même geste de destruction (l’artiste, muni d’une
masse frappe d’un coup la chaise); au pied des vidéos une chaise
est entière, l’autre, encore debout mais brisée.
Passé ce couloir (l’artiste nous impose un circuit), on entre dans
la chapelle. Le regard est saisi par une surface qui scintille. La
première idée qui s’impose à nos yeux, comme par réflexe associatif,
est qu’il s’agit de milliers de bougies posées sur une immense table
face à un retable baroquissime* occupant tout le fond de la chapelle.
Mais ce ne sont pas des bougies qui brillent sous nos yeux, mais une
multitude de verres de toutes tailles et formes, remplis d’eau à ras
bord et posés sur des tables. Les verres ainsi remplis (plus que pleins),
donnent à l’eau une surface bombée (convexe) qui renvoie la lumière
tout autrement que si le niveau avait été plat et surtout donne une
dynamique à la matière. Quatre projecteurs éclairent les verres des
quatre couleurs fondamentales, leur mélange produisant une lumière
neutre.
Les plateaux des tables (support) sur lesquels sont posés les verres,
influencent le ton de la surface (jaune, rouge, rose, blanc et noir...).
Les tables de tailles différentes ont été mises à niveau et calées
par des livres de philosophie découpés (en enlevant des pages, l’artiste
obtient au millimètre près le niveau impeccable).
Les tables recouvertes de verres ont été mises en équivalence avec
le retable qui a sa place dans l’installation. Au fond de la chapelle,
ce retable nous apparaît flou, par un dispositif de mise en abîme installé
par l’artiste: un projecteur renvoie sur les images saintes leurs propres
images, ce qui trouble la vision, la rendant légèrement floue, particulièrement
pour les deux saints qui bordent le retable : Saint François de Salles,
homme d’écriture, patrons des journalistes et des écrivains et Saint
Blaise, autrefois très populaire, médecin (guérit les maux de gorge),
marcheur sur l’eau, martyre, patron des cardeurs et des porchers.
Sacré ou profane ?
Les références religieuses et athées se répondent, se confrontent.
Les tables et les verres, objets quotidiens, laïques, sont opposés
au sacré des scènes du retable.
Opposition aussi de la transparence, de la clarté de l’eau qui renvoie
la lumière au sombre et au flou des images religieuses (foi illisible
?).
L’installation se prête à des interprétations différentes, contraires
: certains y verront une œuvre profondément religieuse, d’autres, une
œuvre critique, de remise en question du sacré, de la foi.
En tous cas, cette superbe installation d’Eric Andréatta sème le trouble.
Alain Amiel

* En bois stuqué partiellement peint en faux marbre, ce retable est
couvert de tableaux : une Descente de Croix entourée de treize scènes
de la Passion, encadrés par un Saint Blaise, un Saint François de Sales,
et, au dessus, un Couronnement de la Vierge par la Trinité. Deux écritures
(une de chaque côté) : Mater, Miséricorde.
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