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Suzanne Benzaquen
Mon grand-père en Amazonie
Interview sur Rafio Judaica Lyon par Catherine Elmalek
Interview par le CCME
(Conseil de la Communauté marocaine à l'étranger)

 








 

 

 

 

 

CHRONIQUES AMAZONIENNES

 

Cette photo, je l'ai toujours connue. C'est la plus ancienne photo que je connaisse, la première chose associée au mot photo, LA photo. Elle était une énigme. À cette photo étaient liés les mots Baratillo, Manaus, Amazonie, Brésil, des noms qui me faisaient rêver.
Je l'ai toujours eue sous les yeux, dans mon enfance elle trônait sur la coiffeuse de ma grand-mère. Bien après son décès et en dépit des déménagements, elle revenait toujours en bonne place dans la maison. Tout semblait bouger autour d'elle, mais elle était là, imposant sa calme et silencieuse présence.
Elle attendait peut-être. Elle a attendu plus de cent ans...


Photo du Baratillo datée du 15 octobre 1912

Dans mon roman familial, la place de mon grand-père était singulière, celle d'un aventurier parti chercher fortune au Brésil, laissant à Rabat sa femme et son fils de deux ans (mon père). Une vingtaine d'années plus tard, tel Ulysse, il retrouvait sa femme qui l'avait sagement attendu. Il n'avait pas fait fortune, mais avait ramené quelques bijoux, des pièces d'or et des saphirs. Il a ensuite coulé des jours heureux avec ma Pénélope de grand-mère jusqu'à son décès à 67 ans. Je ne savais pas grand chose de plus, mais il y avait cette photo qui ne cessait de me parler de voyages au bout du monde, d'Indiens et de trésors. Bien que fasciné, je n'osais pas la regarder de près jusqu'au jour où quelque chose que je n'avais jamais vu a attiré mon œil.


Baratillo complète

Cette petite photo (de 13,5 x 9,5 cm) est collée sur un support cartonné qui fait en même temps office d'encadrement. À droite, sous la photo, je distingue des écritures gravées en creux dans le carton. J'arrive à déchiffrer l'inscription : Gil Ruiz, une signature avec de belles courbes, et dessous, dans une écriture bâton : Fotografo souligné et encore au-dessous, Iquitos, Peru.

Iquitos Pérou ? Je suis étonné. Dans ma famille, on m'avait toujours parlé du Brésil.
J'ai commencé des recherches sur Internet et j'ai pris des contacts, mais pour en avoir le cœur net, il fallait que j'aille à Iquitos. Mais les années ont vite passé, et j'ai enfin décidé de faire le grand voyage...

 

Après douze heures de vol depuis Madrid : quatre films vus, un peu de lecture (la lumière pas terrible), de la somnolence, particulièrement en regardant sur un écran la lente progression de l'avion sur l'immense étendue bleue qui sépare Madrid du nouveau monde, l'avion atterrit enfin. Nous voilà à Lima, il est deux heures du matin à Nice, mais sept heures de moins ici. Il fait nuit, le taxi qui nous amène à l'hôtel nous permet de découvrir une ville très étendue aux architectures disparates, une circulation intense et brouillonne et tout un peuple de gens affairés. Le rivage sombre de l'Océan Pacifique se laisse deviner à l'approche de notre hôtel de Miraflorès, un des quartiers du centre très éclaté de cette ville de neuf millions d'habitants abritant le tiers des péruviens.


Une grande nuit de sommeil est nécessaire à l'arrivée pour éviter le jet lag.
Le matin, grande promenade à la découverte de la ville. Lima est bâtie sur une haute falaise qui domine une immense plage, tout en bas, des surfeurs et une belle jetée promenade toute bleue, le restaurant Rosa Nautica.
Le temps est gris clair mais doux, la température avoisine vingt degrés et le ciel d'hiver uniformément gris pendant plusieurs mois, est appelé ici la garuà.

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Nous allons profiter d'être au Pérou pour visiter des musées et nous intéresser de près à la fascinante culture Inca, aussi notre première visite est pour le site archéologique pré-Inca, la Huaca Pucclana, qui est assez près de notre hôtel.
C'est un immense centre cérémoniel et administratif de la période dite Lima (800 à 1000 de notre ère), bâti en briques de terre mêlées à de la paille, le fameux adobe, mais particularité étonnante, ces briques moulées à la main sont posées verticalement et très légèrement espacées pour amortir les tremblements de terre.

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Murs en adobe


Ces millions de briques étaient peintes en jaune afin de renvoyer la lumière du soleil, probablement pour impressionner le peuple. Sur ces immenses terrasses avaient lieu des sacrifices humains de jeunes filles et garçons offerts aux dieux pour calmer leur fureur où pour se les rendre favorables. Leur culture plutôt matriarcale vouait un culte à la mer toute puissante et nourricière.


tombe wari

Sur le site sont présentées aussi leurs agricultures vivrières de quinoa, de pommes de terre et de maïs, leurs plantes natives principales. Ils étaient aussi parmi les premiers à cultiver le coton (noir et blanc) pour réaliser leurs tissus. La laine des lamas et des alpaqas leur servait pour tisser leurs beaux vêtements très colorés. Ils ne connaissaient ne le cheval ni la vache, arrivés bien plus tard avec les conquistadors espagnols.

Lamas, alpaqa et culture du coton

Une belle ballade sur les hauteurs accompagné du guide andin nous permet de comprendre l'ensemble du site qui s'étendait bien au delà, mais la ville entre-temps a tout envahi. Les monuments en adobe sont de nos jours noyés au milieu d'immeubles modernes de fer et de verre.
Un très beau restaurant donnant sur le site m'a permis de manger mon premier ceviche, la grande spécialité de Lima, un poisson mariné dans du citron vert accompagné de grains de maïs soufflé. Un délice. Danielle s'est régalée d'une sorte de salade aux artichauts, asperges et divers légumes effilés. Leur vin blanc est très bon.

Ma première visite sur les traces de mon grand-père est pour le rabbin Guillermo Brondstein que j'avais contacté de Nice. Sa synagogue est belle et très moderne, bien rangée. Rien ne la distingue de l'extérieur. la double porte est blindée avec caméras et gardien. Elle est plus protégée que celles de Nice. Ils semblent craindre eux aussi des attentats terroristes. Il faut dire qu'au Pérou jusqu'en 1995, la situation était très instable. Il y avait des attentats, des prises d'otages. J'ai remarqué que les rez-de-chaussée des maisons étaient souvent entourés de grilles et de fils électifiés. L'entrée est protégée par des gardiens armés.
Guillermo est très accueillant, il m'a parlé de la communauté juive à Lima qui ne regroupe qu'un millier de personnes sur les neuf millions de liméniens. Il connaît bien l'histoire des juifs marocains qui sont venus chercher fortune en Amazonie au moment du boom du caoutchouc, mais n'a pas d'informations particulières à me fournir.

Je dois aussi rencontrer diverses personnes qui pourraient m'aider dans mes recherches : un historien, Ariel Segal, qui a écrit un livre très complet sur les juifs d'Amazonie et une famille Amiel qui vit à Lima et dont l'histoire pourrait bien croiser la mienne. Leur grand-père qui s'appellait aussi David S. Amiel (qu'ils savent originaire du Maroc) a eu une femme et quatre enfants, dont Ruben, que je dois voir dimanche, est le petit-fils. Son grand-père serait revenu au Maroc, aurait donné quelques nouvelles, puis plus rien. Il serait possible que ce soit le même homme, les dates correspondant à peu près. Ma mère m'avait dit que mon grand-père qui a vécu à Manaus et surtout à Iquitos (la photo le montre devant son magasin) a probablement eu une femme et des enfants, mais c'était relativement tabou car, revenu à Rabat, il a repris sa vie avec ma Pénélope de grand-mère qui l'a patiemment attendu avec son fils pendant une vingtaine d'années (mon père avait deux ans quand il est parti). Il n'a jamais rien dit à sa femme de cette possible famille, ou en tous cas, on n'en a rien su.

Mama Nouna et mon père

Une rencontre en Israël de Ruben et sa femme Carmen avec une lointaine cousine, Brigitte Amiel, m'avait mis sur leur piste. Je leur avais écrit et nous avions échangé nos photos. Ils m'ont envoyé celle de leur grand-père. Je leur avais promis de venir les voir chez eux à Lima pour dénouer cette histoire.

Photo et signature du grand-père de Ruben

 


A l'hôtel, je lis les mails de mes contacts, notamment celui de l'historien Ariel Segal qui confirme et précise notre rendez-vous, mais avant d'y aller, je reçois un coup de téléphone d'un de ses amis, Michel Tapiero, de Casablanca, qui nous invite à déjeuner chez lui avec Ariel. Michel travaille pour le Canada sur des programmes de développement pour les mines (très riches) du Pérou. Il a pas mal bourlingué pour son travail et vit actuellement à Lima avec sa charmante femme, une avocate née à Lima. Ils sont venus nous chercher à l'hôtel et on a très vite sympathisé d'autant qu'on parlait en français et que je retrouvais chez Michel la sympathique bonhomie juive marocaine. Pendant le repas, nous avons beaucoup discuté (en anglais) avec Ariel qui a ensuite donné des coups de téléphone à plusieurs de ses relations à Iquitos où il a travaillé de nombreux mois pour son livre. Il a aussi répondu à quelques dernières questions que je me posais.

Michel Tapiéro, sa femme Piti et Ariel Segal,

Après le repas, nous avions projeté de visiter le Musée Larco, la très belle maison d'un grand archéologue collectionneur de céramiques incas. Michel et sa femme ont tenu à nous y accompagner en voiture.
Le Musée est d'une richesse impressionnante : sculptures, textiles, bijoux (pectoraux, couronnes, boucles d'oreilles immenses, et même bijoux de nez). On y admire aussi des objets en métal et céramiques précolombiennes superbes, particulièrement celles de la période mochica (100 à 700 environ). Les collections couvrent quatre mille ans d’histoire et nous donnent une idée très complète des nombreuses cultures pré Incas.

céramiques et bijoux


Tissus


Quipu : ficelles de différentes couleurs avec des nœuds servant à la comptabilité

Une grande salle est consacrée aux céramiques érotiques.

Particularité rare : les réserves du musées sont présentées dans des vitrines.

Dans ce musée aussi, un charmant restaurant d'allure coloniale avec plantes grimpantes et jolis éclairages nous accueille pour boire le fameux algorrabina que j'attendais de goûter depuis des années. Le fruit est issu de l'arbre magique et symbolique du Pérou, l'algarrobo, qui figure sur tous les écussons du pays (avec une corne d'abondance et un lama). Son jus qui a un goût réglissé est souvent mélangé aux autres jus de fruit. Avec le pisco, la boisson alcoolisée favorite des péruviens, ce sont les deux best gustatifs.

Extérieur du Musée et restaurant où je bois enfin de l'algarrobina

Le lendemain, la rencontre attendue depuis trente ans avec la famille Amiel. Ils nous reçoivent dans leur belle maison tout au nord de la ville. Avec Carmen, la femme de Ruben, nous n'avions cessé de nous écrire et ces derniers temps, d'échanger sur Facebook. Ils sont sûrs qu'on est de la même famille. Son mari, Ruben Amiel est un homme très doux et très classe qui a eu plusieurs entreprises, notamment dans la vente de bois précieux. On a beaucoup parlé. Il m'a montré des documents, m'a raconté sa vie grâce à Carmen qui parle bien anglais (mieux que moi). Danielle m'a aidé aussi (elle a étudié l'espagnol au lycée et depuis deux mois, nous prenions des cours sur duolingo, un site sympathique et gratuit pour apprendre les langues sur Internet).


Ruben


Il y avait aussi au repas leurs deux filles et le mari de l'aînée qui est avocat ici à Lima.
Nous avons longuement évoqué nos familles, nos origines, notre parcours de vie. Je leur ai parlé de mon père, de ma grand-mère, de mes frères, de ma sœur, de notre vie au Maroc puis en France, etc. Leur histoire semble bien coller bien avec la nôtre, si ce n'est la photo et les lieux où il a vécu. Ils ont un document, un genre de carte postale avec au recto, la photo de leur grand-père et au verso, le nom d'une ville : Rioja (assez lointaine d'Iquitos) une date (janvier 1919), le nom de David S. Amiel (ils ne savent pas si le S est celui de Samuel ou Salomon) et une signature.


Portrait agrandi de mon grand-père (1912), portrait du grand-père de Ruben (1919), Portrait de David en 1929

La photo de mon grand-père que j'ai toujours connu et ramené ici avec moi date de 1912 (elle revient sur les lieux 104 ans plus tard).
Pour résumer, en 1912, David est à Iquitos où il a un beau magasin et fait de l'import-export et, si c'est le même homme, il se serait rendu en 1919 à Rioja. Le problème, c'est que les deux portraits ne se ressemblent pas vraiment. En agrandissant la photo très abîmée de mon grand-père, on distingue mal son visage, mais je dispose aussi d'une photocopie d'un document d'identité fait au consulat du Brésil à Casablanca en 1929, très mal définie aussi, mais qui done une idée plus précise de son visage.
En comparant leurs portraits et surtout l'implantation de leurs cheveux, on n'a pas l'impression que c'est le même homme. Mon frère Jacques qui a vécu une dizaine d'années avec lui (on habitait la même maison à Rabat) ne le reconnaît pas. C'est très étonnant, mais il aurait pu y avoir deux David S. Amiel originaires du Maroc, tous deux partis en Amazonie chercher fortune à l'époque du caoutchouc ?!
Difficile de trancher, je suis partagé. Le patronyme Amiel (peuple de Dieu en hébreu) est assez répandu et je connais plusieurs familles Amiel de branches très lointaines. Il y a même beaucoup de Amiel catholiques, particulièrement dans l'Aude (voir sur mon site mes recherches et surtout celles de Jean-Louis Amiel, le grand spécialiste de notre nom).
Nous envisageons avec Ruben une recherche génétique qui pourrait nous aider à trancher, mais après s'être renseignée, Carmen vient de me dire que c'est assez cher : plus de six cent dollars, et qu'il faut patienter plusieurs semaines pour avoir des résultats pas forcément probants. Je lui ai répondu que de toutes manières, nous sommes de la même famille et que j'ai été très heureux de rencontrer des gens aussi sympathiques et généreux : Ruben m'a offert des pièces (pesos) en argent et un médaillon avec le nom Amiel en hébreu et à Danielle une étoile de David). Il m'a montré deux livres où le nom Amiel apparaît. Il m'a appris aussi que son frère Richard, malheureusement récemment décédé, était un homme politique important qui s'est présenté à la mairie de Lima.
Je lui ai parlé de mon intérêt pour van Gogh, des quatre livres que j'ai écrits (que je vais lui envoyer) et de mes projets à venir. Nous nous sommes quittés très affectueusement comme deux vieux cousins et nous nous sommes promis de rester en contact. Je vais les tenir au courant de mes recherches à Iquitos où je pars aorès-demain et j'espère vraiment trouver des traces du grand-père et surtout le bâtiment du Baratillo.


Suite Chronique

 

Première Chronique
Deuxième Chronique
Troisième Chronique
Quatrième Chronique

Cinquième Chronique